Jaune est la couleur de ma peau

Updated: Aug 24

Texte et illustrations de Sophie Thi


En écologie, l’endroit où se rencontrent deux écosystèmes, la jungle et la savane par exemple,

c’est là que de nouvelles formes de vie sont créées et c’est ce que l’on appelle ‘l’effet de bord’.

Que se passe-t-il lorsque l’on applique ce même effet , cette même diversité aux personnes ?

Les deux cultures comme deux écosystèmes peuvent-elles coexister harmonieusement ou

faut-il que l’une prévale sur l’autre?


Jean-Yves, citoyen français, dit dans une interview qu’il a donnée pour The Banana Split Project,

un podcast sur la diaspora asiatique, sur le fait d’être francais d’origine chinoise: "Je me sens

gaulois, pour la Coupe du monde ou quoi. Mais en même temps, je revendique aussi mes origines et c’est quelque chose qu’on arrive vraiment à porter quand on a une double culture. Et je pense

que ca se vit encore plus facilement quand on vit en Asie."

Ces mots font résonance à l’histoire complexe d’identification des communautés asiatiques

élevées et éduquées dans des pays occidentaux. La façon dont elles se voient est parfois

différente de la façon dont les autres les perçoivent. Et la façon dont les autres les perçoivent, la

façon dont leur regard est conditionné change d’une partie du monde à l’autre. Ils peuvent être

perçus comme étant plus ‘blancs’ ou ‘jaunes’ en fonction de qui les perçoit et donc en fonction

de la culture, de l’environnement dans lesquels ils se trouvent.






Soi dans le miroir


L’expression de "Banane" décrit une personne d’origine asiatique ayant grandi dans une culture

occidentale. C’est une expression familière pour désigner une personne "jaune" à l’extérieur et

"blanche" à l’intérieur. Autant ce terme est pratique pour décrire un certain groupe de personnes,

autant il ne suffit pas pour traduire les différentes identités au sein de ce groupe.

Le philosophe français Lacan définit la notion de regard. Lorsqu’un enfant regarde dans le

miroir, il/elle comprend qu’il/elle a une apparence extérieure. Ensuite vient la réalisation qu’il y a

une triangulation entre l’observateur, l’objet et le tierce. La différence culturelle dans le cas des

"Bananes" est centrale plutôt que périphérique dans les notions fondamentales de Lacan sur le

regard et le Soi.

Dans la notion de regard, il y a l’idée que celui/celle qui observe peut aussi être observé.e. En

ce sens, nous créons d’abord une image de nous-mêmes basée sur l’image reflétée dans le

miroir - c’est notre propre perception du Soi. Pour les personnes qui sont d’origine asiatique et

qui le reflètent physiquement mais qui s’identifient à une autre culture comme beaucoup de la

diaspora asiatique de la deuxième génération, une scission se crée parfois entre ce ‘à quoi ils

ressemblent’ et ce ils à quoi ils s’identifient.

En effet certains peuvent s’identifier complètement à la culture "dominante", celle dans laquelle

ils sont nés et rejeter celle qu’ils ont héritée de leurs parents. Les histoires de migration sont

aussi des histoires de pertes et de survie et il n’est pas rare de voir des asiatiques de seconde

génération dans les pays occidentaux, n’ayant aucun lien avec la culture de leurs parents. D’un

autre côté, d’autres peuvent s’identifier davantage avec leur héritage culturel soit parce qu’ils se

sentent plus proches de cette culture ou parce qu’ils ont réussi à maintenir ce lien au travers de

la famille et de cercles sociaux. Et dans d’autres cas, certains peuvent naviguer d’une façon de

s’identifier à une autre, souvent parce qu’ils sont retournés dans leur pays d’origine ou ont fait

des recherches sur leurs racines.

Dans tous les cas cela commence par les mêmes questions: "Qui suis-je?", "Comment est-ce que

je me définis lorsque je me regarde dans le miroir?". Cette identification peut être claire pour

certains, floue ou en cours de construction pour d’autres.






Soi dans les yeux de l’Autre


Le Soi est fait de ce que nous percevons de nous-mêmes mais aussi de ce que les autres

perçoivent de nous. En d’autres termes le regard de l’Autre participe à l’image que nous

construisons de nous-mêmes. Et le regard de l’Autre est souvent formaté par des récits collectifs

et des idées préconçues sur ce que signifie appartenir à telle ou telle culture.

Comme l’a souligné Jean-Yves dans son interview, il est "plus facile" de revendiquer sa

double-culture en Asie. Jean-Yves vit à Singapour et là, il est perçu comme franco-chinois.

L’écosystème culturel là-bas inclut la notion d’identité à trait d’union. La société singapourienne

est par nature multiculturelle et est issue d’une longue histoire de migration.

En revanche, en Europe ou aux Etats-Unis, les personnes issues de la diaspora asiatique

peuvent se sentir comme étant perçues différemment du groupe ethnique dominant bien

qu’elles soient nées dans la culture et soient pleinement assimilées. En tant qu’identités

multiculturelles, nous pouvons explorer de manière plus approfondie ce que cela signifie d’être

"asiatique à trait d’union" tant individuellement que collectivement.



L’espace intermédiaire



Donc si notre sens d’identité culturelle est une combinaison de ce que nous percevons de

nous-mêmes et de ce que les autres perçoivent de nous, l’espace entre la façon dont nous

nous voyons et comment les autres nous voient est peut-être là où nous pouvons nous définir.

Le processus d’identification est un processus dynamique qui évolue constamment avec les

différentes étapes de la vie, les différents environnements sociaux ou écosystèmes culturels

dans lesquels nous nous trouvons. Pour revenir à l’image d’écosystèmes dans la nature qui se

rencontrent et créent une nouvelle forme de vie, ‘l’effet de bord’ - et si être multiculturel

consistait plus à naviguer entre deux écosystèmes culturels et être à l’aise avec le lieu de

transition entre les deux ?

Au lieu d’être confronté au dilemme de choisir entre l’un ou l’autre, et s’il y avait une façon

d’embrasser les deux en pratiquant une gymnastique mentale, en sautant d’un espace à l’autre

avec grâce et aisance ? Plus que la somme de ses parties, ce lieu intermédiaire peut être une

nouvelle, une troisième alternative, un espace des possibles et des potentiels, un espace de jeu

créatif.



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